Adam : ‘gorge vivante’

Michel Coste
"Gorge Vivante"

« Dieu modela l’homme (adam) avec la glaise du sol (adamah), il insuffla dans ses narines une haleine de vie (neshama) et l’homme devint une gorge (nèfèsh) vivante (hay) » (Genèse 7,2).

Le terme hébreu ‘nèfèsh’ apparaît 736 fois dans la Bible. Les mots qui le traduisent en français (dans la Bible Œcuménique) sont d’abord des termes abstraits : vie (164 fois), personne (44 fois), être (substantif : 37 fois), âme (32 fois) ; et lorsque viennent ensuite des termes concrets, c’est d’abord la gorge (9 fois), ensuite le gosier, l’appétit, le souffle, le cœur, etc.
Or on sait que les mots hébreux s’enracinent toujours dans une réalité ou une expérience concrète : par exemple l’esprit (ruah), c’est d’abord le souffle, le vent (ce qui n’altère en rien, au contraire, sa portée spirituelle). La tendresse (râham) renvoie à l’utérus, aux entrailles. Ainsi dans le Ps 107,9 : Dieu « désaltère le gosier (nèfèsh) avide… » ; ou encore, Ps 42,2 : « Comme une biche est haletante après les cours d’eau, ainsi mon âme (nèfèsh) est haletante après toi, Elohim ! Mon nèfèsh a soif d’Elohim, le Dieu vivant »… ; ou dans Is 29,8 : « comme un assoiffé rêvant qu’il boit, se réveillant épuisé et la gorge sèche » ; et dans le Cantique : « toi que j’aime de tout mon être (nèfèsh) » (Ct 1,7 ; 3, 1.2.3.4 ; 5,6) .
On note alors que l’organe de la gorge est vivant, soit côté souffle, respiration, voix, parole… soit côté soif, eau, nourriture… et dans tous les cas, cela dit l’être humain en situation de manque, de nécessité, de désir - toutes choses dont on imagine l’importance essentielle dans l’ancien peuple araméen, nomade et du désert, serait-il devenu ensuite sédentaire, de l’agriculture, de la ville - chez un peuple dont la culture fut d’abord orale et de plein vent, avant d’être celle de l’écrit – un peuple attentif aux prophètes (souffle / voix) avant d’être religieux de prêtres et scribes (sacrifices / Livre).
Toutefois, prioritairement, au plus concret de ce qu’exprime le geste du poème, l’homme est de la glaise (de la chair) modelée que Dieu rend vivante d’une haleine de vie : nèfèsh, gorge, est bel et bien d’abord côté souffle (ruah, esprit), donc parole (1500 fois dans la Bible), voix, chant…. On note de plus que le qualificatif ‘vivant’ (hay) attribué ici à Adam, est en réalité la part et l’apport d’Ève (‘la vivante’ : Havah).
(Sources : Concordance de la Bible (TOB).1993. et Dict. encyclop. du Judaïsme.1996)

Gorge vivante – suite 2
michel coste 1.4.08

L’inspiration du nouveau-né, son tout premier acte dans la vie (ou tout premier don) une fois mis au monde : en quelques trois-quatre secondes, l’air qui rentre entre ses lèvres, avec de petits clapotis dans la bouche ; on devine, on voit que ses poumons jusque-là repliés et vides, se déploient et se remplissent de cet air comme désir de vie à tout jamais. Et aussitôt l’expiration dans un grand cri – un cri poignant de bonheur parce qu’il est la preuve que ce petit d’homme est vivant, et un cri qui nous déchire de commisération pour l’épreuve que vient d’être sa naissance, pour la brutalité de sa venue au jour. Inspiration, souffle, cri. Le poème biblique raconte que Dieu « insuffla une haleine de vie » dans la motte de terre glaise qu’il avait modelée de ses mains pour lui donner forme d’homme (Adam-terre, fœtus-chair : toute la gestuelle intérieure du sein de la mère - ce mot même, ‘utérus’ en hébreu, exprimant concrètement, charnellement, la tendresse de Dieu – l’enfant, ne vient pas directement de la terre, mais des entrailles de sa mère et tout d’abord de la tendresse, de l’amour de père et mère). Jusqu’à cette venue au jour et à l’air, le petit d’homme n’était pas encore vivant, pas autant vivant comme il va l’être par cet avènement du souffle dans son corps, par cet capacité de cri, de parler, de chanter dans sa gorge…. Et cela jusqu’à son dernier souffle. La naissance est bien la réplique de la mort.
« Tu as donné à ma vie la largeur de la main, l’homme vivant n’est qu’un souffle » dit magnifiquement le psaume 38, que Johannes Brahms fait chanter au baryton dans le troisième mouvement de son ‘Requiem pour l’homme’ : « Dis-moi Seigneur quelle est la mesure de mes jours… ? ». Comment ne pas être sensible à ces deux aspects complémentaires pour dire notre condition humaine : la chair et l’esprit, la main et le souffle, d’une part la largeur de cette main pour dire que c’est si peu, mais pour dire que c’est largesse et vigueur et habileté et tendresse attendus ; et de même le souffle, le presque rien d’une expiration, mais l’expression même de la force, quand on dit qu’un être a du souffle ? Pour dire, en ce fin commencement d’avril, d’autres résonances de la « gorge vivante ».

Gorge vivante – suite 3
michel coste 1.4.08

Nous avons noté que le terme gorge est le premier mot concret qui apparaît comme traduction de l’hébreu ‘nèfèsh’, tandis que l’usage français préfère privilégier des termes abstraits comme : vie (164 fois), personne (44 fois), être (substantif : 37 fois), âme (32 fois). Toutefois parmi les termes qui viennent à la suite de gorge, il convient d’éclairer le choix des traducteurs en les comparant *. La Concordance biblique établie sur la Traduction Œcuménique de la Bible, fait apparaître les termes suivants classés ici par genres :

gorge (9 fois), gosier (8), estomac (3), palais (1), gueule (1), ventre (2), bouchée (2), désir (5), appétit (7), faim (1), soif (1), besoin(1), voracité (1), râle (1)….

souffle (7 fois), respiration (1), haleine (1)

cœur (7), existence (6), homme (4), propre (spécifique) (3), individuel (1), moi (1)
profond (2), gré (1), bon plaisir (1)

mort (7+4), qui-vive (2), dépouille (2), cadavre (1)

Qu’en est-il des différences de traductions * ?
estomac : Is 29,8 : TOB & BJ : « se réveillant l’estomac creux » / Ch : « son être est vide ». Pr 6,30 : « pour remplir son estomac affamé » / Ch « son être » ; Pr 19,15 : TOB « l’estomac du nonchalant a faim » / Ch « l’être de duperie s’affame » / BJ « l’âme nonchalante aura faim ». ventre : Is 32,6 : TOB « affamer le ventre vide » / Ch « spolier l’être affamé ».
bouchée : Is 58,10 TOB « Si tu cèdes à l’affamé ta propre bouchée » / Ch « si tu prélèves de ton être pour l’affamé » / BJ « si tu te prives… »

souffle : Gn 1,30 TOB « à tout ce qui remue sur la terre et qui a souffle de vie » / Ch « avec en lui être vivant » / BJ « ce qui est animé de vie ». Gn 35,18 TOB « dans son dernier souffle, au moment de mourir » / Ch « quand son être sort... » / BJ « au moment de rendre l’âme… ». 2 Sam 1,9 TOB « bien que j’ai encore tout mon souffle » / Ch « bien que tout mon être soit encore en moi » / BJ « bien que ma vie soit en moi »…. respiration : Jr 15,9 « Celle qui a eu 7 fils dépérit, sa respiration est haletante » / Ch « son être halète » / BJ « elle défaille ».

mort : Dt 19,6 : TOB quelqu’un est « frappé à mort » / Ch « frappé à l’être ».
I Roi 3,11 : TOB « demander la mort de tes ennemis » / Ch « demander l’être » / BJ : « demander la vie ».

Nous pourrions poursuivre les exemples. ‘Nèfèsh’ apparaît en autant de traductions, vaille que vaille, s’adaptant au contexte et variant d’un traducteur à l’autre, mais qui viennent toutes exprimer l’être profond et dont l’expérience concrète première (anthropologique/phénoménologique) se ramène bien à la réalité charnelle de la gorge.

* Traduction Œcuménique de la Bible (TOB), Bible de Chouraqui (Ch – la plus littérale de l’hébreu), Bible de Jérusalem (BJ)




Publié le 25 mars 2008 par Michel Coste


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